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T’épeler

 

 

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit

-Dylan Thomas

 

 

 

Tu es seul

C’est le début

et la fin

de ton histoire

La même chose

 

Ton père doit être dans sa chambre. Sans doute il pleure. Ou il rit de ses pleurs. Ou il pleure de ses rires.

Tu viens de t’extirper du petit bois.

Tu gagnes l’acide soleil du parc à la balançoire.

Tu guignes le mas des Blaches, la maison de ta famille.

Les volets bleus de gauche, la chambre de tes parents.

Ton père doit s’y trouver. (Mais toujours il se cherche.) Sans doute il pleure. Ou il rit de ses pleurs. Ou il pleure de ses rires.

 

Tu ne dis pas tes plaies. Tu n’as jamais dit tes plaies. Est-ce que tu préfères les garder pour toi tout seul ? Egoïste. Ou alors tu as peur de déranger en avouant tes peurs, tes soucis ? Ou au contraire peur que l’Autre par ses sauts de mains ne vienne déranger tes classements, tes ordres. La logique de ta souffrance. Viens là. Laisse toi aller, laisse toi faire. Les mains de la vie sont douces. Tu ne découvres pas tes plaies car tu as patiemment érigé la mécanique de ta souffrance. Elle est organisée, tempérée, régulée, presque autonome. Tu  lui as donné tout un tas de petits noms : « la chambre de Clément » ; « quand j’étais jeune » ; « Laure » « Papy Jean », non « Jean », Jean tout court (faut dire que même toi tu l’appelais comme ça ton père). C’est ta souffrance. Tu l’as patiemment apprivoisé pour qu’elle prenne juste la place qu’il faut. Suffisamment pour te rappeler que tu existes, pas trop pour ne pas gêner ta vie. Tu lui as payé une petite chambre de bonne avec kitchenette et douche sur le palier des combes de ta conscience, non, pardon, des combles de ton espérance.

Tu ne dis pas tes plaies pourtant tu as la plaie dans l’œil. Tu es comme l’aigle sans langue qui crie dans la vallée de ses tripes. Mais as-tu seulement une vallée ?

 

Au pied de la montagne, sa silhouette, non son corps, son corps enfin, son corps assis, recroquevillé ; on lui avait dit de ne pas prendre la veste mauve et violet, une veste de ski, elle a vingt ans cette veste comment veux-tu qu’elle tienne chaud ? Surtout pour marcher longtemps comme ça. Mais quel idée de se promener la nuit ? Une veste des années 80, violet et mauve ; c’est pas sa faute, il l’adorait cette veste, il voulait jamais la quitter. Ah ben elle est à sa place. La tendre. Sur les épaules de celui qui s’est assis dans la neige.

 

Viens, assieds-toi. On va discuter. Tu vas me dire de ces choses dites rapidement cernées de silence. Ca va te faire du bien ; on va se faire du bien tous les deux.

 

En neige de lumière fleurit la pelouse. Le vaste parc se pâme sous l’œil brûlant du soleil comme sous la…non ; ce ne sont pas tes mots. « Le vaste parc se pâme… » Ce sont les mots d’un autre, et sans cesse tu glisses de moi à ce qui n’est pas moi. A tous moments je m’absente. Celui qui pleure pas plus moi que celui qui ajuste le col de sa chemise dans le miroir. Nous ne sommes plus présents au monde.  Un dernier filet pourtant t’y rattache : le langage. Nous sommes représents. L’autre m’habite. Utilise tes mots pour une fois. C’est précieux les mots, fais pas n’importe quoi. Donc tu vas le voir, tu montes l’escalier, tu frappes à la porte, non, tu ouvres la porte ; et tu lui dis simplement ce que t’as sur le cœur, avec tes mots ; et puis voilà ça lui plait, ça lui plaît pas, c’est pareil. De toute façon qu’est-ce qu’il peut répondre. Je sais même pas s’il vit ce mec.

 

Pour lui, son fils, mon père qui vit c’est son regard droit, son regard d’aigle qui perce le pare-brise, plante la route infailliblement. C’était parfois aussi de vifs coups d’œil comme des plombs de carabine dans le rétroviseur. De ces regards qui disent : « je sais ». Pourtant tu ne lui as jamais dit quoi que ce soit !

Mais il savait. Il avait une sorte de conscience, de vie animale, qui, toujours à l’affut dans les buissons du quotidien, ne faisait jamais aucun bruit. Mais muette, sa vie ! De tombe. Regard pilier feutré de sourcils. Mais où est-ce qu’elle va ton âme ; où est-ce qu’elle va quand ton regard est si fixe ?

 

Quelle idée de se promener seule la nuit ! On lui a toujours dit, si t’as un taré qui passe, t’es foutu…Mais non mamie ! tu déformes toujours, elle se promenait pas ! on te l’a dit, elle jouait dans la cave, c’était normal à son âge, elle devait avoir quoi ? huit ans, Fanny, à cette époque…elle jouait…elle jouait avec des bricoles dans la cave.

 

J’ai presque l’impression que tu n’as jamais fait confiance à personne, pas même à ta mère. Comme si tu avais grandi, doux papa, dans la certitude permanente de ta solitude. Et presque dans l’affirmation de cette solitude ! Tu clames tacitement une indépendance totale à la vie : « c’est pas moi qui suis là ». La vie ne t’atteint pas ?…mais dis-le alors, si tu l’es, oui, dis-le, dis-le que tu es absent ! Dis-le que tu n’es pas là !

 

Qu’on cesse au moins de déchirer nos poings à ta porte.

 

Mais cette évidence pourtant que tu croules sous la marée lente de ta consomption. L’azote t’excite. Cette évidence dans la plaie de tes yeux ; l’angle de tes lèvres. Cette douleur tolérée, organisée. Myriades de petites frappes souvenirs. Tu es assailli ? Mais crie la perche ! Crie à l’aide ! Tu refuses l’intervention de l’Autre par peur qu’il ne trouble l’ordonnance de tes petites morts. De tes petits silences. 

 

Et tu traverses le parc. Les haleines de Juin beuglent doucement la rage d’exister sous un soleil criard et une balançoire aigre. La pelouse se balance en gamme de bleu sur les trompettes de lumière. La nature éclate de rire ! Et tu marches…Le grand mas. Les Blaches. A gauche, la fenêtre de la chambre de ton père est ouverte.

 

Tu as ta vallée. C’est pourtant certain. Ton agitation. C’est comme s’il y avait des tombes en toi, des creux de calmes.

 

Elle se promenait pas, non, c’est tout le problème justement…Ce qui est sûr, c’est que sans elle rien de tout cela ne serait arrivé, si elle n’était pas allée jouer dans la cave…Elle y est pour rien mamie ! Fanny n’y est pour rien là-dedans, c’est papa qu’aurait pas dû partir, il est parti comme un dingue, je sais pas ce qu’il lui a pris,

 

C’est plus l’heure de se défendre papa. On a plus le temps, n’est-ce pas ? Ca fait trop longtemps qu’on joue au chat pa’, c’est plus de ton âge. Maintenant, les graviers du chemin pleurent sous tes pas ; regarde même les graviers parlent pleurent, pleurent parlent, eux petits graviers morts. Ils soufflent les graviers. Parce que merde ! ya des moments où c’est dangereux de garder silence ! ya des moments où il faut juste dire les choses, parler des choses qui se sont passées ; parce qu’on peut pas laisser pourrir ces rameaux de vie à l’intérieur de nous ; parce qu’il y a la cyprine du soleil là ; et que même le soleil fond quand on ne le réchauffe pas dans ses mains. Alors tu prépares tes mots ; tu les caresses, tu les dresses, tu les prends doucement dans ta bouche et tu chantes leur morte agitation, leur mollesse ; tu les fais vivre. Car les mots ne sont rien sans toi ; pas plus que toi sans eux.

 

Alors qu’est-ce que tu deviens pa’ ? Est-ce que tu es grave, tu es gravier toi aussi ? Les graviers crient plus forts que toi, petit papa. On n’entend plus le chant de tes plaies dans la nuit qui résonne.

 

Mais vous auriez pu partir avec lui au moins je ne sais pas, peut être que…Mais non, mamie, les pompiers nous avait dit de rester au chalet et puis lui, il est parti comme un dingue je te dis !  vous êtes des cons ! des cons ! je sais pas il avait pété les plombs, il a pris la porte et il est parti la chercher dans la montagne abrutis ! égoïstes !  on pouvait pas le rattraper ; il était fou…Mais au moins le suivre, je ne sais pas, à plusieurs vous auriez pu…Mais putain mamie ! pardon, désolé, mais je te dis qu’on devait rester au chalet au cas où Fanny serait revenue, c’est les pompiers qui nous avait dit ça, ils m’ont dit « restez au chalet au cas où ta sœur revient » et je vais te dire, on était presque content de rester au chalet tous ensemble, sauf papa qu’avait pété un plomb,  parce que, pour une fois, ça nous faisait une bonne raison de nous réunir.

 

Mais toi-même petit ; est-ce que tu le dis quand tu as froid ?

Non bien sûr, mais qui l’aurait dit ? C’était comme un pacte tacite : « Si t’as froid le dis pas ». Parce qu’au fond on savait tous par cœur qu’on avait froid. Mais voilà ça sert à rien d’en parler. Ca rappelle de mauvaises choses. Des choses qui font mal. Ca sert à rien.

 

Pose le pied dans le hall. Le hall d’été de cette maison de neige. Sent craquer les joints des carreaux de faïence qui s’écartent. Je monte vers toi papa, je monte vers toi dans les murmures de l’escalier, vais venir frapper à ta porte, non l’ouvrir, et on va parler ; on va parler de tout ce qui s’est passé  parce que tu vois le silence nous a fait suffisamment de mal jusqu’à présent ; et on est tous en train de mourir sur le sein du silence ; et maintenant je peux plus me dire que c’est beau tout ça, que c’est la vie, que c’est beau la vie, qu’il faut tout accepter…non, ya trop de triste sur cette peinture-là alors je vais frapper à ta porte et tu vas l’ouvrir ta porte parce que t’as pas le choix, tu sais que t’as pas le choix, que tu dois répondre quand on t’appelle, papa, c’est ton rôle, surtout dans des moments comme ça, surtout après ce qui se vient de se passer ; parce que si on garde tout ça pour nous, on va tous finir par s’entretuer pa’. Alors je vais venir, j’arrive, oui j’arrive et je vais te dire ce qu’il y a là coincé ; et voilà, moi qui n’ai jamais travaillé, j’aurai fait ma part du boulot ; j’aurai été honnête. Parce que je veux pas mourir avec ma vie coincée dans les gencives.

 

Tout enfant, il avait vu un corbeau tuer un pigeon. C’était sur les quais d’un fleuve. Il n’y avait personne. Juste lui et la mort du pigeon. Perché sur son dos, le corbeau lui déchirait la gorge à coup de bec. Il était tout petit alors mais il avait vu les plumes crier, les cris voler ; et il s’était demandé non pas pourquoi les corbeaux tuaient les pigeons, ni pourquoi les pigeons devaient mourir, non, il s’était demandé pourquoi le pigeon souffrait au moment de mourir. Il était tout petit alors, il devait avoir quoi, huit ans ; et il se demandait pourquoi la souffrance. Pourquoi la mort -la fin de toute chose d’ailleurs- en tant que lieu d’apogée n’était-elle pas un grand orgasme ?

 

Je dois le faire ; oui ; en tout cas si vous voulez pas le faire moi j’y vais, moi je vais la chercher ; parce que je peux pas rester comme ça, je peux pas la laisser, je vais la chercher.

 

Tu vas chercher quoi ?

 

Tu dois le faire car tu sais que la crainte de ta vie, c’est le regret : cette sensation aigre de se dire qu’on est passé à côté de la vie. A côté de sa vie. Et tu pénètres les escaliers qui craquent légèrement sous le poids de tes pas. Aux murs les photos qu’avait pris ta mère. Oui, tu dois le faire, surtout maintenant, parce que de toute façon il n’y a plus que ton père, il n’y a plus que toi papa ; et je sais, et tu le sais aussi, qu’il y a trop longtemps que nous tapons au silence de nos vitres.

Aux murs les photos qu’avait pris ta mère ; indienne ridée accroupie dans le désastre d’un champ de riz, vieil homme qui tient sa bêche, lumineux sourire d’une enfant thaïlandaise dérobé à la foule ; autant d’inconnus qui font partie de la famille. La maison du soleil. Et à côté : les photos de tes frères, toi. La maison du soleil que c’était. La maison ouverte. Autrement dit la maison de tout le monde. La maison de personne.

 

Car si l’on ne dit pas ce qui nous déchire, on ne dit rien.

 

Calmez-vous madame, on va les retrouver ; restez au chaud avec vos enfants, faites pas comme votre mari, il nous aide pas, vous auriez du le retenir, si il vient à se perdre lui aussi ça va pas nous faciliter la tâche…Désolé monsieur, on a essayé,  mais il est parti si vite, il est devenu fou, d’un coup ; il a eu peur, je sais pas, on a rien pu faire, il est parti comme un rien, moi j’avais surtout peur pour la petite. J’espère presque qu’il va pas la retrouver, je sais comment il est quand il est en colère, il se contrôle plus ; il aime tellement Fanny –je veux dire sa fille- monsieur…

 

Hein papa, on va parler là, maintenant, aujourd’hui, on va parler, vite parce qu’on a plus le temps de tourner autour de de nos tripes papa ; il faut qu’on crève, et qu’on crève maintenant !qu’on crève ensemble s’il le faut ;  parce qu’on a plus le temps. Tu t’es construit avec et pour ta plaie, pour la préserver, et ben je vais te détruire pa’, je vais te détruire et on va crever ensemble. Je sais pas ce que tu vas me répondre ; je sais pas si tu peux ou même si tu veux me répondre, dans ta situation ; et je t’en veux pas papa, personne t’en veux parce qu’on sait tous que tu as toujours été esclave de toi-même ton passé ton histoire ; et tu avais une conscience si aigüe, si aigre de ton destin de ta fatalité que tu t’es toujours résigné à vivre : tu ne savais plus vivre, tu avais oublié de vivre ; non pardon, tu avais oublié comment on fait la vie.

 

Voir son dos, cette veste mauve et violet piquée de neige.

 

Et tout petit encore son grand cousin lui avait raconté que si les filles avaient pas de zizi, si elles avaient un trou, c’était parce qu’on leur avait mis un grand coup de hache à la naissance, dans l’endroit, pour les punir de pas être des garçons. Et toi tu l’avais cru, t’étais petit tu devais avoir quoi huit ans peut-être ; tu l’avais cru mais t’avais trouvé ça bizarre quand même parce que, t’avais beau avoir huit ans, t’étais pas con et tu savais que c’était par là qu’on faisait l’amour qu’on faisait la vie ; tu l’avais bien vu dans le Kama-Sutra qui traînait dans la chambre bleu turquoise de tes parents. Et dans la BD tu voyais bien que ça lui faisait du bien à la fille et t’avais trouvé ça bizarre que du plaisir, et même la vie, puisse venir d’une cicatrice, d’une plaie toujours béante. Car ça aussi c’était bizarre quand même : que ça se soit jamais refermé.

 

Tu sens mes pas monter vers toi ? Tu sens comme la maison frémit ? D’un halètement régulier. D’une large fissure. Voilà de quoi troubler ta sieste du dimanche. Et la mienne car je sais bien que j’ai toujours été le premier à ne jamais dire un mot ; je sais que c’est en partie moi qui ai jeté ce voile monacal sur le quotidien de nos banquets, de nos banquettes ; mais je peux pas supporter cette mollesse de l’essence, cette vérité molle, papa. Car si l’on ne se dit pas, on ne se dit rien. Et je préfère garder mon silence. Au moins, j’irais pas l’abimer en le frottant  à des mots qui ne sont pas les miens. Car le parc ne se pâme pas, papa, sous l’œil brûlant du soleil, mais il se tord, il se déchire comme un lézard brulé. Mais toi, papa,  papa soleil, puisque tu vis, puisque tu veilles, pourquoi tu ne dis rien ? Est-ce que tu t’exprimes parfois ? Hein, le plancher craque, il donne des signes de vie, lui, le bois mort ! Mais toi tes signes de vie, papa, c’est quoi ? Comment est-ce que tu t’exprimes, toi ? Toi tu t’exprimes prothèse, vis orthopédique, articulation ; tu t’exprimes hanches, tu t’exprimes plâtre médical, soudure laser ; tu t’exprimes billets doux, billets doux de banque ; tu t’exprimes emprunté, vendu, perdu, acheté, papa tu me manques ! tu t’exprimes 200 000 colère, 200 000 amour ; 200 000 peur ; 200 000 rancœur ; 200 000 tripes !? Tu es l’aigle sans langue dans la vallée de tes tripes !

 

Mais je sais pas moi, j’étais en train de remonter de la cave, je sais que j’ai pas le droit d’y aller mais j’avais vu quand j’étais descendu chercher les vestes avec papa, j’avais vu une petite boite à musique, alors comme vous étiez en train de regarder le film je suis descendue pour jouer avec; je le referais plus je vous le jure ; et j’étais en train de remonter de la cave et là j’ai vu papa descendre de la montagne en courant, il marchait comme un fou,  on voyait rien à cause de la neige mais j’étais sûr que c’était lui parce qu’il avait sa veste mauve et violet ; il marchait comme un fou dans ma direction ; puis il est arrivé au lampadaire, il a ralenti, je croyais qu’il m’avait vu alors j’ai eu peur je me suis cachée sous la tonnelle, j’avais peur qu’il me gronde et qu’il me gifle comme quand j’avais cassé l’assiette ; il a encore regardé dans ma direction, comme s’il me fixait, puis il s’est assis en face de moi sous le lampadaire, il s’est assis normalement comme il s’assoit à table tous les jours, comme s’il n’avait que cela à faire. J’étais sûre qu’il m’avait vu je pensais qu’il attendait que je sorte pour me gronder parce que j’étais dans la cave, alors je suis restée cachée, j’avais peur, et on est resté longtemps à se regarder à travers les flocons de neige. Je trouvais ça bizarre qu’il reste là, assis sous la neige alors qu’il avait sa veste mauve et violet -je sais qu’elle tient pas chaud vous lui dites tout le temps- mais j’avais si peur qu’il me gronde, alors je suis restée et puis moi j’étais à l’abri, j’étais presque bien pour une fois, seule avec papa, même si c’était bizarre. Seuls à se regarder dans la neige. Je suis sûre qu’il me regardait. Puis au bout d’un moment j’ai eu froid, alors je me suis levée, je me suis approchée de lui doucement, j’avais peur, si peur qu’il me gronde ; il bougeait pas, je sentais qu’il allait me sauter dessus, il bougeait pas ; je lui ai dit « ca va papa ? » et puis…il a rien répondu, il est resté là, assis dans la neige avec sa veste qui devenait toute blanche, il a rien répondu, c’était le même silence que toujours, son silence.

 

On se le disait pas, pa’ mais ce silence qui crève les yeux, on avait tous compris que c’était la seule façon de s’exprimer que t’avais trouvé.

 

Mais viens papa, viens papa soleil, doux papa, papa musical, viens, les mains de la vie sont douces. Je sais que tu existes, même si tu ne crois plus à l’illusion, je sais que tu subsistes. Mais on va y arriver, oui papa, oui, on va parler ensemble tous les deux, plutôt que de parler toujours tout seul, on va y arriver. Viens. Viens. Les mains de la vie sont douces.

 

Alors on va la chercher hein, papa ; on va la chercher la vie.

Parce qu’on ne vit pas tant qu’on a pas crevé.

 

Tu glisses dans le couloir. Tu as la peur au ventre, la peur de l’assassin. Et à ce moment-là rien encore n’était vraiment clair. Tu te rappelles seulement de la neige qui tournoie comme un corbeau sur le blouson bariolé. Ce couloir-là, tu t’en rappelles pas. Pourtant tu le connais depuis toujours. Mais tu t’en rappelles pas. Tu l’as oublié. La porte est ouverte. Oui ! La porte est ouverte ! Tu la pousses doucement.

 

 

 

Papa

c’est la photo qui est là

T'ÉPELER

Texte de Sébastien Thévenet